Le travail sur Marcel Dixneuf va bientôt s'achever. Il ne reste qu'une étape : réaliser un biographie la plus complète possible. Certes, chaque élève a déjà travaillé sur ce que l'on sait de lui, mais la lecture d'une des biographies montre les progrès réalisés dans la connaissance de Marcel et de ses compagnons depuis. De plus, de nouveaux documents ont été mis à notre disposition, la lecture des lettres est plus fine.

Comment écrire une biographie plus complète ?
La masse d'informations fait qu'il n'est pas possible d'en venir à bout individuellement. Il a donc été décidé de découper cette biographie en huit parties. Par la discussion, les élèves sont arrivés aux huit points suivants :
1. La famille Dixneuf ;
2. La jeunesse de Marcel ;
3. Le service militaire de Marcel ;
4. Mobilisation et premiers combats jusqu'à sa première blessure ;
5. Décembre 1914 - avril 1916 ;
6. Avril 1916 - 1917 ;
7. 1918.
8. ?

Le thème 8 a posé problème car très vite les élèves ont su dire que nous ne savions rien de Marcel après l'obtention de sa médaille en juillet 1918. Puisque nous venons de quitter les lettres de Marcel, c'est pas une lettre de Léon que nous avons décidé de présenter la fin de la vie de Marcel. Sans qu'ils en aient un exemplaire, les élèves ont écouté la lecture de la lettre suivante.


Jeudi, le 13 juin 1918

Bien chère petite amie,

Peut-être as-tu deviné ce que contient cette lettre ? Sois forte, aie du courage, j'en ai eu moi. C'est à toi que je m'adresse pour apprendre le terrible malheur qui nous frappe. Je t'ai envoyé dans les deux lettres précédentes pour vous préparer à la terrible nouvelle, mais je le savais déjà. Ma pauvre bien aimée, notre petit Marcel n'est plus ! Dieu l'a rappelé à lui, il est au ciel avec les anges ! Il a été tué d'une balle au front le 10 juin à 1 heure de l'après-midi et le lendemain j'apprenais ce grand malheur. Quel coup de massue ! Comment ai-je pu supporter cette nouvelle ? Dieu m'en a donné la force. Je t'écris en sanglotant. Je souffre vois-tu ! Quelle douleur ! Oh ! Mon Dieu, je n'ai plus de petit frère ! Oh ! Mon petit Marcel chéri, mon petit frère bien aimé, il me faudra maintenant vivre sans toi ! Je ne puis le croire ! Et maman, ma pauvre petite maman, pourra-t-elle supporter ce coup terrible ? Quel malheur ! Quel grand malheur ! Lui qui était si mignon, notre petit Benjamin, pauvre cher martyre ! Tu es plus heureux que nous, tu es au ciel ! Du haut du ciel mon bien aimé, prie pour ceux que tu aimes et que tu laisses ici bas. Il avait communié le jour de la fête du Sacré Cœur.

Je sais que cette lettre va te causer un grand chagrin, mais crois-tu qu'il ne me faut pas du courage pour écrire toutes ces lettres, je n'y vois presque rien. Je ne fais que pleurer ! Marcel ! Mon petit Marcel ! Ah ! Quand j'y penses !

Tu voudras bien prévenir Emile, tu le consoleras notre grand frère, oh ! Quelle peine pour nous tous !

Pour prévenir maman, je ne sais quoi vous dire. Voilà ce que j'ai fait ! J'ai écrit en même temps qu'à toi deux lettres à Emilie, une disant la blessure, la seconde disant cette blessure grave. J'ai également écrit à Vallet de la même façon, hier j'ai envoyé une lettre à tante Marie de Vallet annonçant la terrible nouvelle et leur disant d'aller à Pont-Rousseau en faire part à Emilie, comme leur lettre est partie un jour avant la tienne, Emilie sera peut-être prévenue au moment où tu recevras celle-ci. Je leur dis sur leur lettre que je t'écris aujourd'hui te disant tout et que tu dois prévenir Emile. Maintenant c'est à vous tous que je laisse le soin de prévenir maman, tachez de vous entendre, mais, oh ! Je vous en prie, prévenez ma chère petite maman doucement, oh ! Bien doucement ! Oh ! Consolez la, ma bien aimée, dis-lui que j'ai eu du courage.

Maintenant, je vais vous donner quelques détails. Lundi soir, on me disait que Marcel avait été blessé et c'était tout. J'étais déjà très inquiet et le lendemain matin, on m'apprenait la terrible nouvelle. Ah ! Quel coup de massue ! Aussitôt le commandant de Bataillon s'avance à moi et vient me serrer la main, il le savait depuis la veille, ainsi qu'à peu près tous ceux qui m'entouraient. Je pars aussitôt à sa compagnie qui était toujours en lignes. Je vois les lieutenants de sa compagnie qui me le confirment. Ils m'ont raconté à peu près ce qui s'était passé. Marcel avec sa section avait été envoyé en, renfort du 1er bataillon, le sien étant en réserve, nous avions déjà reculé et les Boches avançaient, il croyait en se portant en avant trouver la 1ère compagnie, mais dans un champ de blé, il se heurte à des Boches, aussitôt, ils se replient légèrement, ce repli fait, Marcel se met avec sa section face aux Boches, aussitôt il reçut une balle en plein front (il était à genoux, je crois), il pousse un léger cri, tombe sur le côté, il n'était plus ! Il n'avait pas souffert. Oh ! Je crois le voir tomber mon frère, pauvre petit sous-lieutenant ! Il était déjà aimé de ses hommes. A ce moment, les nôtres se repliaient encore et les Boches arrivaient à peu près où était tombé Marcel. Voilà ce que l'on m'a dit.

Les officiers de sa compagnie m'avaient promis de faire tout leur possible pour faire ramener son corps, j'avais envie de rester pour y aller moi aussi, mais tous m'en ont dissuadé. Le commandant du bataillon m'envoyait aussitôt à l'arrière aux cuisines, où je suis en ce moment, il est vrai que je ne pouvais rester en lignes dans l'état où j'étais ; le régiment est toujours en lignes.

Je craignais qu'on ne puisse le ramener des lignes, mais je conservais ce triste espoir, car dans la journée de mardi, nos troupes reprenaient à peu près ce qui avait été perdu la veille. Ce matin j'apprenais qu'il avait été enterré hier dans le cimetière de Hémévillers (Oise) à 5 ou 6 kilomètres des lignes ; aussitôt, je pars, je me dirige à l'infirmerie régimentaire, là on me le confirme et on me dit qu'on lui avait fait un cercueil et on me remet sa musette qui était sur lui. Il avait bien peu de choses dans cette musette, son quart, cuillère, fourchette, papier à lettres, mais c'était une fortune pour moi, j'embrasais toutes ces choses qui lui avait appartenu. Je me dirige au cimetière, déjà plusieurs tombes, je cherche et je vois une tombe avec une croix de bois et sur cette croix une petite plaque de tôle sur laquelle « Sous-lieutenant Dixneuf Marcel classe 1913, tué le 12 juin 1918 » (Il y a erreur puisque c'est lundi qu'il est tombé). Aussitôt je me jette à genoux et j'embrassais cette terre fraichement remuée et qui recouvrait celui que nous aimions tant, je voulais prier mais les sanglots m'en, empêchaient ! Oh ! Simple petite tombe qui servait de dernière demeure à mon petit frère. Je suis allé chercher quelques œillets et quelques roses que le mis sur sa tombe. Puis je pris un peu de terre de cette tombe ainsi que quelques petits morceaux de bois de la croix.



Il n'a pas été nécessaire d'expliquer ce qui est arrivé à Marcel. La discussion a porté sur la manière d'annoncer le décès (les précautions prises par les amis de Léon puis par Léon avec sa famille), la douleur de Léon. Les exclamations, le passage dans une même phrase du passé au présent, les mots qu'il adresse à son frère ont bien été vus par le groupe. On voit nettement Léon essayant de structurer sa pensée, de maîtriser ce qu'il écrit mais dont l'émotion fait qu'il couche sur le papier son ressenti, sa propre émotion et la transmet à la personne qui lit. Une lettre qu'il n'a pas écrit à la famille, encore moins à sa mère mais à son épouse.
Cela a permis de parler ensuite de la douleur des familles, le drame de la famille derrière un nom sur une croix de bois ou un monument.

Il faut admettre que tout au long des semaines écoulées, nous avons tout fait pour masquer le tragique destin de Marcel. En éludant la question de son devenir, en effaçant sur sa citation de juillet 1918 la phrase qui évoque sa mort. Le tout afin de créer de la surprise et une prise de conscience : nos élèves se sont habitués à travailler sur Marcel, en observant la guerre par les mots de Marcel. La mort de ce soldat comme les autres mais avec lequel ils ont noué un lien particulier permet de donner du sens au mot "mort à la guerre", une incarnation, un lien avec cette période déjà éloignée. Lien qu'il conviendra de renforcer avec le travail sur leur propre famille à cette époque.

Nous avons continué cette partie de la séance en regardant quelques images de Boussay aujourd'hui : le monument aux morts, le monument dans l'église et surtout un vitrail de l'église. Ce dernier a provoqué une réaction différente des longues listes de morts des monuments : et si Marcel était dessus ? Car les visages sont clairement individualisés et la foi de Marcel n'était plus à démontrer.

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Image extraite du blog de M. Barbieri, "Les soldats de Loire inférieure", page sur Boussay.

Le thème 8 :
De la discussion le groupe a finalement trouvé que le 8e thème porterait non sur la vie de Marcel après guerre
mais sur son souvenir, hier et surtout aujourd'hui. Il est prévu que les élèves prennent prochainement contact avec la famille de Marcel Dixneuf.

Le travail sur le décès de Marcel s'est achevé par la lecture du bulletin paroissial relatant l'inhumation de Marcel Dixneuf à Boussay.

La biographie de Marcel :
Au cours des 12 premières séances de l'IDD, nous avons fait connaissance de Marcel Dixneuf, de sa famille de son parcours, de ce qu'il a vécu. Il convient maintenant de le quitter afin de vous tourner vers les familles, des élèves de 4e F, non en le rendant à l'anonymat de la majorité des 8 millions de combattants français de la Première Guerre mondiale, mais au contraire en faisant ce qui n'a été fait que dans sa famille : lui rendre hommage en permettant que son parcours soit connu par le plus grand nombre. Et sa mémoire transmise à sa famille actuelle.

Chaque groupe devra réaliser la biographie de la partie de la vie de Marcel qui lui est confiée de la manière la plus détaillée possible, rédigée correctement et illustrée afin de permettre sa publication, sur le blog de l'IDD, sur le site du collège et sur papier pour les portes ouvertes du collège du 26 mars prochain. Le fait que le travail soit publié sous plusieurs formes ajoute une réelle motivation : nous avons encore lu aujourd'hui les commentaires sur leurs lettres laissés sur le blog. Ils matérialisent bien plus concrètement cette lecture extérieure au groupe que des statistiques de fréquentation. Et crée chez-eux une certaine fierté. N'est-ce pas Brayan et Léa ?

Pour arriver à cet objectif de biographie réalisée par l'ensemble de la classe chaque groupe disposera des documents qui sont en notre possession : lettres, carnet de Marcel, historique du 66e régiment d'infanterie. Et de 4 séances.

B. C.